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Date de saisie : 09/07/2012
Genre : Sociologie, Société
Editeur : Gallimard, Paris, France
Auteur : Nathalie Heinich
Prix : 26.00 €
ISBN : 978-2-07-012337-7
GENCOD : 9782070123377
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Sorti le : 29/03/2012
Depuis l'invention de la photographie, les moyens modernes de reproduction et de diffusion de l'image des personnes ont creusé une spectaculaire dénivellation entre celles qui sont reconnues par un grand nombre de gens qu'elles-mêmes ne connaissent pas et les autres, qui reconnaissent sans être reconnues. Cette dissymétrie crée un «capital de visibilité», dont les détenteurs forment une catégorie sociale à part entière, une nouvelle élite.
Comme la «lettre volée» d'Edgar Poe, ce phénomène crève les yeux tout en demeurant largement invisible et peu objectivé : situation d'autant plus paradoxale s'agissant de la capacité de certains d'être vus plus que d'autres. Son expansion durant tout le XXe siècle en fait pourtant un trait majeur de notre modernité, un «fait social total», au sens de Marcel Mauss, que Nathalie Heinich traite ici dans toutes ses dimensions : technologiques, historiques, sociologiques, économiques, juridiques, psychologiques et morales.
Après L'Élite artiste, où l'auteur analysait l'essor des artistes créateurs au XIXe siècle en tant que nouvelle élite démocratique fondée sur la singularité, De la visibilité explore, en se gardant de tout jugement moral, l'assomption de l'élitisme médiatique au XXe siècle, qui fait reposer l'excellence sur la seule visibilité. S'il existe des effets de démocratisation dans l'accès à la célébrité, celle-ci demeure avant tout le privilège d'une élite. «L'inégalité dans l'interconnaissance est l'une des formes les plus simples et les plus fondamentales d'inégalité. Trop simple pour avoir été remarquée ?»
Sociologue et spécialiste de l'art, Nathalie Heinich est actuellement directrice de recherche au CNRS, au sein du Centre de recherche sur les arts et le langage.
D'elle, les Éditions Gallimard ont déjà publié États de femme. L'identité féminine dans la fiction occidentale (NRF Essais, 1996), L'élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique (Bibliothèque des Sciences humaines, 2005), Pourquoi Bourdieu (Le Débat, 2007).
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De la célébrité à la visibilité
Le célèbre apologue d'Edgar Poe sur la lettre volée s'applique parfaitement à notre sujet : un phénomène qui crève les yeux à force d'être en permanence sous notre regard, et nous le rend donc sinon totalement invisible, du moins largement impensable : situation d'autant plus paradoxale ici qu'elle s'applique justement à la capacité de certains à être infiniment plus vus que d'autres.
Ce paradoxe a été relevé déjà par des chercheurs spécialisés dans ce qu'on appelle désormais, dans les pays anglophones, la celebrity culture. Le sociologue américain Joshua Gamson note ainsi que l'accessibilité des données fait en même temps la difficulté d'un sujet dont la matière est «largement disponible par le simple fait de vivre en Amérique» ; et le Britannique Ellis Cashmore souligne qu'on a affaire à un phénomène à la fois bien connu et peu compris, nombreux étant les gens qui sont «fascinés par les célébrités sans comprendre vraiment pourquoi». C'est cette difficulté - aggravée par l'intense mépris dont ce sujet fait l'objet dans les milieux cultivés - qu'il faut donc d'abord surmonter pour pouvoir, enfin, poser les yeux sur cette fameuse lettre, s'y arrêter, et tenter de la déchiffrer.
LE VISAGE À L'ÈRE DE SA REPRODUCTIBILITÉ TECHNIQUE
«De nos jours, au lieu de voir comme jadis quelques centaines de visages dans le cours d'une vie, nous pouvons en voir un millier au cours d'une seule émission d'actualités télévisée», remarque un psychologue américain. Et certains visages sont, bien sûr, beaucoup plus souvent exposés aux regards que d'autres : acteurs et chanteurs en particulier bénéficient - ou pâtissent - de cette surexposition, à la fois conséquence et cause de leur célébrité. Dans la France des Trente Glorieuses, Johnny Hallyday et Brigitte Bardot auraient été «les Français les plus photographiés» avec, pour le premier, «un pic de 55 000 clichés en 1966».
Cette modification capitale, caractéristique du monde moderne, aurait pu trouver un théoricien en la personne du philosophe allemand Walter Benjamin si celui-ci, obnubilé par sa culture lettrée et par son dédain esthète, propre à l'école de Francfort, pour la culture populaire de masse, n'avait focalisé sur les seules oeuvres d'art - dont la portée pour l'expérience commune est pourtant limitée - sa remarquable intuition, développée dans l'entre-deux-guerres, sur la «reproductibilité technique» et ses incidences quant à notre rapport aux images. Car la quête de l'original au-delà des reproductions, et la tension entre le lointain et le proche créée par cet écart, s'appliquent au moins autant - et en tout cas de façon beaucoup plus spectaculaire dans la culture dite de masse - aux visages des célébrités qu'aux grandes oeuvres de la culture visuelle.
(...)
Eric Aeschimann - Le Nouvel Observateur du 7 juin 2012
Dans un essai imposant, Nathalie Heinich en analyse aussi bien les conditions matérielles (la fameuse «reproductibilité technique» de Benjamin), la fonction sociale (la visibilité est un capital cumulatif et transmissible à ses enfants, les «fils de») ou les enjeux moraux (concours de vulgarité ou sacrifice de soi ?).
Juliette Cerf - Télérama du 4 avril 2012
Le nouveau livre de la sociologue, auteur notamment de L'Elite artiste (Gallimard, 2006), est une somme sur la «consommation intensive et collective de visibilité», sujet omniprésent, mais qui demeure un point aveugle de la pensée. Ne vous fiez pas à son sous-titre, aride : «Excellence et singularité en régime médiatique» ; narratif, dramatisé, De la visibilité fourmille d'exemples, d'anecdotes. On se plaît à imaginer le couple Douglas Fairbanks-Mary Pickford en ancêtres de nos Brad Pitt-Angelina Jolie ; on frémit d'apprendre que le cadavre de Charlie Chaplin avait été enlevé contre demande de rançon...
Un essai qui s'empare du corps même de la visibilité, saisit son pouls le plus secret. «Ils veulent vous sortir les intestins !» disait pour sa part Marlene Dietrich de ses fans...