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.. Abîme : et autres contes inédits

Couverture du livre Abîme : et autres contes inédits

Date de saisie : 26/07/2012
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Joseph K, Nantes, France
Auteur : Jean Meckert

Prix : 7.60 €
ISBN : 978-2-910686-63-5
GENCOD : 9782910686635
Commander ce livre sur Fnac.com Sorti le : 07/06/2012

 
 
4ème de couverture

Je ne saurais pas dire exactement comment cela a commencé, ça date probablement de bien loin, il y a fort longtemps qu'on m'a privé de la plus élémentaire confiance en moi. Sur les bancs de l'orphelinat d'abord, avec cette odieuse morale qui faisait de moi un petit saint dont tout le monde profitait. En apprentissage ensuite, puis dans de vastes bureaux de comptabilité, au régiment, partout à se faire engueuler, amoindrir par des types dont je n'osais plus croire qu'ils ne me valaient pas.
Cette chambre pouilleuse, c'est devenu rapidement pour moi autre chose qu'un abri, c'était mon dernier retranchement, mon refuge contre le monde qui voulait me bouffer.
Après l'asile protestant de Lambrechts, l'apprentissage dans une entreprise de construction de moteurs électriques et la morne existence d'employé de bureau au Crédit Lyonnais, Jean Meckert, qui n'a pas vingt ans, connaît le chômage et le désespoir De retour de l'armée, où il a passé plusieurs mois en cellule pour absences illégales, Meckert multiplie les petits boulots, dont celui de vendeur de cravates à la sauvette.
De cette vie misérable, il fait la matière de trois contes, restés inédits jusqu'à ce jour, qui annoncent l'oeuvre à venir, et tout particulièrement Les Coups, premier roman de Jean Meckert publié par les Éditions Gallimard, en 1941, sur l'avis enthousiaste de Raymond Queneau.

Auteur d'une oeuvre romanesque importante aux Editions Gallimard, avec Les Coups (1941), L'Homme au marteau (1943), La Lucarne (1945), Nous avons les mains rouges (1947), La Ville de plomb (1949), je suis un monstre (1952), Nous sommes tous des assassins (1952), Jean Meckert (1910-1995) est également l'une des figures majeures du roman noir français. Sous le pseudonyme de Jean Amila, il marque profondément de son empreinte les premières décennies de la célèbre "Série Noire", avec plus d'une vingtaine de romans, parmi lesquels : Y a pas de bon Dieu ! (1950), La Bonne tisane (1955), Les Loups dans la bergerie (1959), La Lune d'Omaha (1964), Le Boucher des Hurlus (1982), Au balcon d'Hiroshima (1985).

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Passage choisi

Dix jours que je n'avais rien vendu. Et avant ces dix jours, seize jours s'étaient passés depuis mon avant-dernier client. Ça me faisait deux machines par mois, du 600 francs moins les frais, une misère.
Des machines à écrire que je représentais, j'en trimballais une à bout de bras dans la banlieue nord-est, à pied naturellement parce que je n'avais vraiment pas les moyens de me payer une voiture.
Pantin. Le Pré St Gervais. Les Lilas. Romainville. Noisy le Sec. Tout ça je l'ai fait méthodiquement, atelier après atelier, boutique après boutique. C'est tout juste si je ne montais pas les étages pour aller taper les particuliers comme mes collègues du porte-à-porte avec leurs brosses ou leurs produits d'entretien.
A bout de force que j'étais. Plus rien dans le ventre, incapable de tenir le crachoir plus d'une demi-heure, le moral à hauteur de mes semelles qui pompaient la flotte, des envies de beefsteaks saignant à chaque restaurant.
Le soir, des fois, quand j'allais faire un petit tour avenue de l'Opéra, au siège de la maison, il m'engueulait un peu le chef de vente pour me remonter le moral.
«- Tu sais pas t'y prendre, qu'il me disait. Regarde tes copains, ils se font leurs vingt machines par mois, sans douleurs ! Il faut du cran ! Il faut les bouffer les clients, les mettre sur les épaules ! Les emmerder jusqu'à la gauche ! S'ils te foutent à la porte, tu reviens par la fenêtre ! Tu leur promets tout pour rien ! Le principal c'est de leur faire signer le bon de commande ! Allez ! Demain tu nous fais trois machines, hein ! Faut pas avoir peur de les arnaquer les clients, y a deux avocats dans la maison !»
Je ne demandais qu'à le croire, moi. Je me disais toujours que ce serait pour le lendemain, malheureusement c'était toujours la même chose, quand j'arrivais à poisser un bonhomme qui ne demandait qu'à flancher, j'essayais de toutes mes forces de le mettre K.O. en moins d'une demi-heure et comme ils étaient tous plus résistants que moi, ils m'avaient à l'usure, je devenais baveux et filandreux, suant et radotant, si bien qu'ils me foutaient à la porte et qu'il fallait que j'aille une heure sur un banc, pour récupérer un peu.
Fichu métier ! Il me manquait toujours un beef pour conclure. Je me sentais faible à un point que parfois je n'osais même pas entrer dans les boutiques, tellement j'avais peur de me faire vider comme un malpropre avec ma machine à écrire.
C'est les femmes surtout que je craignais. Les bonshommes on peut toujours s'arranger avec, à part les atrabilaires et les malades de l'estomac, on peut causer, on peut même rigoler parfois et se refaire un petit moral en passant. Tandis que les patronnes, les jeunes* surtout, j'ai remarqué, quelles bourriques ! Ah ! les vaches ! Qu'on ne vienne plus me parler de l'éternel féminin, de la sensibilité et toutes les conne-ries habituelles ! Ah ! non, alors !
Je travaillais à Pantin ce jour-là, près du canal, près de la grande minoterie qu'on aperçoit depuis Belleville.

 
 
Revue de presse

Catherine Simon - Le Monde du 12 juillet 2012
Dans des cahiers d'écolier où il recopiait ses brouillons ont longtemps dormi trois " contes ". Ces nouvelles sont aujourd'hui publiées, grâce aux éditions Joseph K., sous le titre Abîme et autres contes inédits...
Dans " Abîme ", on suit la lente chute d'un jeune chômeur - " Ça ne vient jamais d'un coup, la débine " -, qui s'enfonce, se débat, à l'image des sans-emploi et des licenciés de nos jeudis noirs d'aujourd'hui. Une gifle magistrale. Une écriture revigorante, qui plonge ses mains dans le social, qui dit l'humain et sa douleur. Quel mec, ce Meckert !

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