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.. Pas d'animaux : de la bête en littérature-monde

Couverture du livre Pas d'animaux : de la bête en littérature-monde

Date de saisie : 20/03/2017
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d'Ascq, France
Auteur : Jean-Louis Cornille | Annabelle Marie

Prix : 12.00 €
ISBN : 9782757415856
GENCOD : 9782757415856 Archiver cette fiche
Commander ce livre sur Fnac.com Sorti le : 23/03/2017

 
 
4ème de couverture

Annabelle Marie enseigne la littérature francophone à l'Université du Cap. Elle a publié des articles sur Nathacha Appanah, Patrick Chamoiseau, Ananda Devi, Alain Mabanckou, Patrice Nganang et Amal Sewtohul.

Jean-Louis Cornille enseigne la littérature française à Université du Cap et à Antsiranana. Il est l'auteur d'ouvrages sur Rimbaud, Baudelaire, Sartre, Bataille, Céline et Chamoiseau.

S'étant raréfiée dans les récits occidentaux, la présence animale se limiterait-elle de nos jours aux contes africains et créoles, sous prétexte que l'humain n'y aurait pas coupé tout lien qui le rattache encore aux bêtes ? Ce n'est pourtant pas tout à fait ce que nous disent les récits animaliers de Patrick Chamoiseau, de Patrice Nganang, d'Alain Mabanckou ou d'Ananda Devi, qui semblent privilégier pour la plupart d'entre eux la présence du moins exotique ou du plus urbain des animaux : le chien, tantôt domestiqué, tantôt sauvage. Il leur paraît autrement plus important de souligner que la figure animale, telle que leurs récits la décrivent, est invariablement celle, inférieure et subalterne, que l'Occident réserve encore à ceux qu'il a autrefois soumis. S'en dégage une histoire moins de la race que de la trace. Écrire, alors, revient à traquer plutôt qu'une origine perdue, la trace de ce passage inouï, voire inaudible, des sans-voix, qui seule nous permet de mieux revenir sur nos pas. Or que trouve-t-on à remonter la filière animale ? Ces bêtes souvent n'ont d'existence que livresque, chiens de papier et porcs épiques bondissant d'une oeuvre à l'autre jusqu'à nous, humanimalement.

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Passage choisi

Pense-Bêtes

«Je suis une bête, un nègre», A. Rimbaud.

On nous promet un monde ravagé, dénaturé et comme désanimalisé, c'est-à-dire déshumanisé à défaut d'animaux : chaque jour des bêtes grandes et petites sont un peu plus menacées d'extinction ; des espèces entières disparaissent par manque d'espace suite aux activités débordantes des trappeurs trop-humains. Pas d'animaux ? Bientôt n'existeront plus que quelques pas dans le sable, ou dans la neige, des traces de pattes qui déjà vont s'effaçant. Dans un tel monde postanimal, le vivant ne trouverait ainsi plus à se reproduire que dans l'imaginaire : la littérature, à son corps défendant, est en passe de devenir parc naturel, réserve, zoo, arche, archive, voire laboratoire de dissection d'espèces de moins en moins diversifiées et tout sauf exotiques. Ce peu de pas d'animaux survivra-t-il sur nos pages, ou pas ? Mais dans un univers dépourvu d'orangs-outans comme d'abeilles, qui ne se repeuple que de chiens errants, sans doute ce dernier refuge des livres aussi aura-t-il tôt fait de disparaître. Dans le temps qui nous est compté, suivons donc au sein d'une petite meute de livres qui s'écrivent de nos jours en français d'ailleurs qu'en France les menues traces muettes qu'y laissent les bêtes, dessinant par-là un espace d'expérimentation qu'on pourrait qualifier de «francofaune» - en riant quelque peu, puisqu'on dit que cela nous est propre. Empreintes et emprunts y font bon ménage.

On dit que cette littérature francophone, telle qu'elle s'est «développée» à partir des anciennes colonies françaises, en Afrique, dans les Antilles et dans l'Océan Indien, a été marquée par deux moments forts d'affranchissement à l'égard de la métropole : l'un, dans les années quarante, avec la négritude ; l'autre, plus récemment, avec l'essor de la créolité. Il serait cependant simpliste de croire que ce désir d'indépendance littéraire s'est en entier trouvé réalisé aujourd'hui. Loin de s'être complètement libérée de ses attaches premières, cette littérature dite postcoloniale demeure à l'heure actuelle toujours hantée par ses anciens «modèles français» : un certain degré de dépendance s'y laisse en effet repérer, dont témoigne la fréquence des thèmes du parasitage et de l'hospitalité, de l'hybridité aussi. Tout en proclamant leur autonomie, ces textes restent fortement tributaires d'un lourd héritage français qu'en même temps ils réfutent. L'auteur francophone, particulièrement celui qui s'exprime dans des conditions postcoloniales, semble tiraillé entre deux patrimoines, le sien propre (souvent d'origine orale) et celui de son ancien maître (sous une forme écrite et dans une langue qui n'est pas entièrement la sienne). Il en découle toute une interrogation sur la notion d'identité, diversement exploitée, qui souvent transgresse les frontières habituellement mises en place dans la pensée occidentale. L'une de ces limites le plus souvent dépassée en littérature contemporaine est celle qui, depuis Descartes au moins, est maintenue entre l'homme et l'animal. C'est sur cette frontière, de plus en plus fragile, telle qu'en interrogent de nos jours la validité les récits postcoloniaux menés en français, que portera notre travail.
Si elle s'est autrefois contentée de se mirer dans la littérature produite en métropole, on ne saurait évidemment limiter l'apport de la littérature francophone à une simple relation mimétique, à un miroir déformant tendu vers la littérature française, bref à une singerie. En dépit de ses nombreux emprunts à la tradition française, cette littérature est parvenue à créer aussi un nouvel espace fait d'échanges réciproques et de métamorphoses : c'est ce que Homi Bhabha a appelé «l'espace tiers» de l'hybridité. Face aux formes élémentaires du parasitisme (et de son contraire : la négation violente du patrimoine importé), des procédures plus complexes se laissent en effet décrire où l'accent porte moins sur l'imitation ou le rejet pur et simple que sur la transformation des données transmises : ce que Gilles Deleuze appelle un «devenir», par opposition à toutes les formes d'être, stabilisées ou fixes. Aussi baserons-nous notre approche du phénomène d'hybridation sur les divers travaux effectués par Deleuze autour de cette notion du «devenir», expressément rattachée par lui à la nécessité dans laquelle se trouvent les minorités de fuir l'identité sous laquelle les fige le regard du Maître (homme, blanc, français, métropolitain, hétérosexuel) : à savoir les enfants, les femmes, les gays, les noirs ou les métis - tous ceux qui aux yeux du Même sont l'Autre (ou encore : tous ceux dont l'identité est définie par l'Un). Ce que Deleuze observe, c'est que ces différents devenirs (devenir-femme, devenir-enfant, devenir-nègre), se laissent fréquemment connecter à un devenir-autre plus souterrain : un «devenir-animal», que nous appellerons aussi «animalisation», et qui ne repose nullement sur l'imitation, mais sur des métamorphoses constantes et des échanges mutuels. L'animalisation constituerait ainsi un cas particulier d'hybridation où un sujet déjà «mineur» déplace la problématique identitaire (par exemple un être mi- africain, mi- européen) vers un terrain plus mineur encore (un devenir mi- humain, mi-animal, voire ni-humain, ni-animal), dans le but de multiplier les échanges ou de brouiller les distinctions. Si nous nous intéressons donc, parmi ces différents processus d'hybridation, plus particulièrement à l'animalisation (processus souvent négligé dans les études postcoloniales, pourtant en partie fondées sur les travaux deleuziens), c'est que cette dernière agit véritablement comme un accélérateur des processus de fuite, de perte ou de dissolution d'identité que nous chercherons à analyser dans notre corpus. L'animalisation, entendue dans ce sens, constituerait donc une issue créative par rapport à la relative stérilité à laquelle conduit le parasitisme littéraire : comme une ligne de fuite.
(...)

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